Rétro SCO Angers

LE TRANSFERT : UNE GRANDE ILLUSION

L'ENQUÊTE DU MOIS PAR JEAN CORNU

DES PIECES AU DOSSIER

La période des transferts est ouverte depuis le 15 juin. Les mutations, les mouvements de joueurs se multiplient. Cela a amené FOOTBALL-MAGAZINE à consacrer son enquête du mois au transfert : définition, réglementation, historique, opinions diverses.

Le transfert tel qu'il est conçu actuellement pose de nombreux et graves problèmes que nous exposons aujourd'hui.

LIE JUSQU'A 35 ANS

• Tout footballeur qui signe avec un club, un contrat de joueur professionnel ou de joueur semi-professionnel, s'engage vis-à-vis de ce club JUSQU'A L'AGE DE 35 ANS. La formule figure d'ailleurs sur le contrat dont nous reproduisons ci-dessous un fac-similé.

LA NOTION DU TRANSFERT

• A de très rares exceptions près, un joueur ne demeure pas au même club jusqu'à l'âge de 35 ans : soit qu'un autre club veuille acquérir ses services soit que le joueur entende « changer d'air ». Le droit commun accepte qu'un contrat soit rompu moyennant dédit ou indemnité, la Ligue nationale a fait sien ce point de droit et lorsqu'un club perd un joueur qui n'a pas atteint ses 35 ans, il réclame une « indemnité de résiliation de contrat » plus communément appelée « transfert ». Cette indemnité fixée par le club cédant n'est pas acquittée - sauf cas rarissimes - par le joueur, mais par le club acquéreur qui achète ainsi les droits que le premier club possédait sur le joueur : utiliser ses services moyennant rétribution jusqu'à l'âge de 35 ans.

MADE IN ENGLAND

• L'idée du transfert est née en Angleterre, pays qui a créé le professionnalisme en football. Depuis 1888, les clubs professionnels, anglais - et écossais - sont de véritables sociétés à responsabilité limitée, administrant rigoureusement leurs finances. Le principe du transfert fut donc admis en Angleterre en 1904, malgré les critiques sévères de la presse et de toute l'opinion. En 1905 un joueur fut transféré pour 1.000£. On jeta les hauts cris. Il est vrai que 1.000£ d'alors possédaient une autre puissance d'achat qu'à l'heure actuelle. L'humour britannique ne manqua pas de s'exercer à cette occasion. Ainsi le transfert de Mc Combie fixé à 700 £ ayant paru exagéré, une feuille londonienne fit paraître une caricature représentant la tête de Mc Combie dépassant d'un panieri d'osier soigneusement emballé et sur lequel étaient collées deux étiquettes. Sur l'une on lisait : « En provenance de Sunderland » et sur l'autre : « Mc Combie, traiter avec précaution, valeur 700£ - à destination de Newcastle ».

COPIE PRESQUE CONFORME

• Le professionnalisme français institué en 1932 fut, dans les grandes lignes copié sur celui d'Angleterre. Le transfert fut donc instauré en France. Les premiers transferts réalisés entre clubs français furent de l'ordre de 50.000 à 100.000 francs.

A LA RECHERCHE D'UNE VERITE

• Au début, les transferts furent rigoureux : les clubs s'entendant entre eux, le joueur recevant une légère prime. Cette prime, pour les bons joueurs monta très vite et si haut que celui qui voulait gagner beaucoup d'argent devait chercher à se faire transférer chaque année et même - pourquoi pas ? - deux fois par an. La Ligue a, alors, essayé de réglementer la valeur de cette prime, d'abord à 10% du transfert, puis à 5% ; mais l'hémorragie des « transférables » n'en fut pas arrêtée pour autant en raison peut-être des « dessous de table ». La prime de fidélité fut créée : la solution ne fut pas satisfaisante. L'an dernier, prime de fidélité et pourcentage sur les transferts furent supprimés. La Ligue lia simplement, mais intimement, le salaire et la valeur du transfert.

LA LOI ACTUELLE

• Le règlement fut encore modifié pour la saison qui s'ouvre. La corrélation salaire - transfert a été supprimée. Le salaire (minimum de 350 NF et indemnité saisonnière) est discuté entre le joueur et le club. Si le joueur n'est pas satisfait des propositions qui lui sont faites, il peut demander à être inscrit sur une liste de mutations SAUF SI CES PROPOSITIONS SONT AU MOINS EGALES AUX CONDITIONS QUI LUI ETAIENT FAITES L'ANNEE PRECEDENTE. Quant au transfert, il devra être conclu entre les deux clubs intéressés avant que les conditions du joueur soient débattues entre celui-ci et l'acquéreur. Il est encore dit qu'un club pourra ACCORDER A UN JOUEUR MUTE LE REMBOURSEMENT DE SES FRAIS DE DEMENAGEMENT sur pièces justificatives. En revanche, il est défendu de promettre ou d'accorder à des joueurs des allocations spéciales pour les engager à changer de club, de même il est INTERDIT DE REMETTRE A UN JOUEUR, UNE SOMME DE LA MAIN A LA MAIN A L'OCCASION DE SA MUTATION.

COMMENT SAUVAGE A ETE TRANSFERE DE LIMOGES A REIMS.

Un soir de mai, M. Germain, président de Reims, carnet de chèques en poche, et MM. Dupond et Broussaud, président et vice-président de Limoges, les poches bourrées de notes laudatives sur le compte de Paul Sauvage, dînèrent de chaque côté d'une table, dans un restaurant parisien.

« Je cherche un attaquant, dit M. Germain, et votre Paul Sauvage est susceptible de m'intéresser ».

— Il a 20 ans, répondit M. Dupond, c'est le plus grand espoir parmi les attaquants français, je ne comprends pas qu'il ne soit pas encore en équipe de France, d'autant plus qu'il peut jouer avant-centre, inter ou ailier gauche.

— Mais on le dit personnel, ne jouant pas d'une manière collective...

— Oh !, se récria M. Dupond, quelle erreur ! Si Flamion était là...

Il est facile de deviner où voulaient en venir les deux antagonistes : M. Germain s'en tirer au meilleur compte, M. Dupond faire monter la valeur de Sauvage. La conversation se poursuivit longtemps sur ce ton. Au Champagne, le financier de Limoges M. Broussaud intervint pour fixer le prix du transfert et débattre des conditions de Sauvage en tenant compte de celles qui lui étaient faites à Limoges.

L'intéressé n'était pas là : il se trouvait à Oran, avec l'équipe militaire, mais il s'était maintes fois ouvert auprès de ses dirigeants de son désir de quitter Limoges et, de préférence, pour Reims, malgré certains accords verbaux ou moraux plus ou moins donnés au Racing voilà trois ans.

A minuit et demi, M. Germain sortait donc son carnet de chèques, y écrivait un chiffre que l'on situe aux environs de 350,000 NF, et donnait le papier vert - ou rose - à M. Broussaud.

Le lendemain, Sauvage, appelé au téléphone, était mis au courant de sa mutation et des conditions que Reims lui accordait. Il s'en montrait ravi et donnait verbalement un accord qu'il confirmait, par écrit, quelques jours plus tard.

La Ligue faisait les gros yeux. Pourtant ce procédé est le plus communément employé pour traiter un transfert. Ce n'est pas la manière qui était incriminée, mais la date : les mutations ne devaient pas être rendues officielles avant le 15 juin, et Reims avait un bon mois d'avance.

LES REFRACTAIRES

Il est très rare qu'un joueur ne veuille pas rejoindre le club dans lequel il est transféré, puisque pour qu'il y ait transfert, il faut que les trois parties intéressées, le club cédant, le club acquéreur et le joueur, soient d'accord.

En revanche, il y a chaque année des « réfractaires », autrement dit des joueurs en désaccord avec leur club, soit qu'ils ne sont pas satisfaits des conditions qui leur sont consenties, soit qu'ils sollicitent un transfert que le club n'est pas disposé à leur accorder.

Les trois grands « réfractaires » de ces dernières années ont été Césari, Bonvin et Devlaminck.

Césari qui est corse et qui, jusque-là avait fait carrière à Toulon et à Nice, opérait à Troyes. A la fin de la saison, il proclama qu'il ne voulait plus jouer dans l'Aube, mais pour un club situé sur les bords de sa Méditerranée natale. Troyes tenait à le conserver. Le conflit dura jusqu'en novembre où Césari signa... pour le R.C. Paris dont le siège est assez loin de la « grande bleue ».

Bonvin qui avait épousé une Lyonnaise opérait à Nice. Il prétexta une aide qu'il devait apporter à son beau-père, pour solliciter son transfert à Lyon ou à la rigueur à Grenoble. Là aussi le conflit dura et Bonvin se fit muter en définitive à Lens, encore plus éloigné de Lyon que Nice !

Ces deux exemples donnèrent à penser qu'au fond le seul motif guidant les joueurs qui demandent un transfert, reste l'intérêt financier. Aussi lorsque Devlaminck, du L.O.S.C. réclama son transfert en exécution d'une promesse - hélas verbale ! - qui lui avait été faite, la Ligue fit la sourde oreille. Le joueur nordiste prit un avocat pour le défendre ; mais comme les règlements de la Ligue sont solides parce qu'établis par d'eminents juristes, il a fallu couper la poire en deux : Devlaminck retourna au L.O.S.C. pour une saison, mais avec promesse, écrite cete fois, de transfert à l'intersaison suivante.

LE TRANSFERT A L'ETRANGER

Traditionnaliste dans tous les domaines, l'ANGLETERRE l'est dans celui des transferts : les clubs se mettent d'accord entre eux et le joueur muté touche une indemnité relativement basse en égard aux chiffres pratiqués. Cette indemnité reste fixée à 300£ au maximum, même si le montant du transfert se situe aux environs de 20.000 ou de 30.000 livres.

Les pays d'Amérique du Sud ont copié leurs transferts sur ceux de l'ARGENTINE qui a inventé le double système : le régime intérieur et le régime extérieur.

Régime intérieur : Les transferts sont relativement bas. Le record demeure celui qu'a établi Pedernera en 1946 passant de River Plate à Atlanta : 35.000$ (175.000 NF). Le joueur transféré essaie d'obtenir du club acquéreur une très grosse prime à la signature car il a peur... de ne pas être payé très régulièrement par la suite, la prospérité du football sud-américain — le Brésil excepté — n'étant, malgré le nombre de bons joueurs, qu'une façade.

Régime extérieur : La cession des joueurs à l'étranger constitue l'un des meilleurs revenus des footballs argentin, paraguayen... ; aussi les prix en vigueur sont-ils très élevés : 250.000$ (1.250.000 NF) pour Sivori, de River Plate à Juventus. Le joueur ainsi transféré se débrouille avec son nouveau club.

Une de ses caractéristiques les plus curieuses et originales est qu'il n'y a pas de « statut des joueurs » et non plus pas d'époque de transferts déterminée. A n'importe quel moment de l'année, un joueur professionnel peut signer un contrat de durée indéterminée avec un club. Les dates de fin de contrat sont donc les plus variées, et l'administration des clubs doit tenir une comptabilité sérieuse de ces dates. Quand arrive le terme du contrat il suffit, en effet, que le club signifie à la Fédération qu'il est intéressé à renouveler le dit contrat pour que le joueur inscrit continue sur ses contrôles sans avoir aucune possibilité de changer de club.

Il n'y a pas de toit réglementaire pour les salaires, en fait, ni pour les primes à la signature, ni pour le prix des transferts. Lorsqu'un joueur démontre de la mauvaise volonté pour renouveler son contrat, il suffit donc que son club fixe, pour le prix de son transfert, un chiffre astronomique — que personne ne voudra, ni pourra payer - pour que le joueur soit finalement condamné à accepter les conditions du club ou acculé à renoncer à la pratique du football professionnel. Cela est récemment arrivé à Orlando et à Bellini, les deux internationaux du Vasco champions du monde, qui ont dû, en fin de compte, passer par les « fourches caudines ». En vérité le professionnalisme, qui existe au Brésil depuis 1933, n'a jamais été bien organisé, les clubs imposant leurs volontés.

L'ESPAGNE a adopté un système compliqué : elle a institué le contrat à temps dont la durée maximum est fixée à 5 ans ; mais si le joueur quitte le club son contrat terminé, le club cédant reçoit du club acquéreur une indemnité que la Fédération a fixé à 150.000 pesetas (12.000 NF) au maximum. Le joueur reçoit toujours une prime d'engagement, très souvent plus élevée que le maximum autorisé pour le transfert.

Quand un club espagnol engage un joueur étranger, il ne peut lui faire signer qu'un contrat de 3 ans au plus. Lorsque le Real engagea Kopa, ce fut pour 3 ans. Par la suite il essaya de lui faire renouveler son contrat pour une nouvelle année. En 1955, au moment des pourparlers, le Real versa un transfert à Reims et donna une indemnité substantielle à Kopa.

En ITALIE, le joueur est lié à son club jusqu'en fin de carrière. Pour services exceptionnels un joueur peut obtenir sa liberté avant, avec l'assentiment de son club, comme Lorenzi de l'Inter ; mais ces cas sont extrêmement rares. Chaque fois qu'il y a changement de club il y a transfert, et celui-ci est généralement élevé : Bonifaci, très souvent tenté de rentrer en France, ne put mettre — jusqu'à cette année — son projet à exécution, en raison du coût du transfert.

Le joueur transféré dans un club italien reçoit une prime d'engagement d'un minimum de 600.000 lires (5.000 NF) et un pourcentage sur le transfert.

Dans les pays dits de formule libre comme l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, les joueurs reçoivent des primes ou des pourcentages.

LE POUR ET LE CONTRE

LES DIRIGEANTS

Henri GERMAIN

Président du Stade de Reims

ABSTENTION

Il était normal de demander à M. Germain, président de Reims, le premier club français actuel d'après ses résultats, et qui pratique volontiers la politique du gros transfert quelle était son opinion sur ce sujet.

Très aimablement, le président rémois nous a répondu : « Je me suis abstenu dans le vote concernant l'adoption du nouveau mode de transfert pour des raisons sentimentales. Je ne puis en dire plus ».

Ce qui laisse supposer que M. Germain n'est pas d'accord avec les dispositions adoptées.

Louis MICHEL

Président du F.C. Sète

LE TRANSFERT OU LA MORT

« S'il n'y avait pas de transfert, il y a longtemps que nous serions morts. Je sais bien qu'à Sète on meurt deux fois ; mais malgré cela nous serions déjà « de l'autre côté ».

Pour nous autres petits clubs, il n'y a pas deux solutions ; notre seul rôle est d'avoir une pouponnière, une nursery dans laquelle nous élevons de jeunes joueurs que nous cédons ensuite aux grands clubs, moyennant transfert.

Sans cela comment ferions-nous pour vivre ?

Je souhaite de tout mon cœur qu'il y ait de grands clubs, beaucoup de grands clubs : pour le football professionnel d'abord, pour que nous vivions ensuite. »

André DEHAYE

Président du R.C. Paris

POUR LE TRANSFERT MAIS CONTRE LA FORMULE ACTUELLE

« Le système du transfert est le moyen terme entre la formule libre ou contrat à temps et la manière léonine du système anglais où un joueur étant payé au maximum autorisé — ce qui serait considéré comme peu élevé par nos joueurs — ne peut plus quitter son club.

Nous avions la saison dernière adopté une formule où les questions de salaire et de transfert étaient intimement liées et dans laquelle l'âge était un élément pondérateur. Je pense que chacun y trouvait son intérêt.

Cette formule a été rejetée. Une autre a été adoptée. A la lettre, je trouve cette dernière léonine et je m'explique : un club peut trouver un nouveau Kopa ; il lui suffira de le payer 35.000 anciens francs pour le conserver jusqu'à 35 ans ; le système est simple, il suffit de fixer son transfert à 100 millions d'anciens francs, ce qui le rend inabordable. Je sais que cela ne sera certainement pas appliqué à la lettre ; mais je dis qu'un statut qui permet une telle chose n'est pas bon. Le statut précédent était meilleur.

Le transfert est, bien sûr, le point délicat de notre professionnalisme.

Si je ne considérais que les intérêts du Racing ou de clubs ayant les mêmes moyens, je me proclamerais immédiatement pour sa suppression ; mais considérant l'intérêt général du football, j'accepte le principe du transfert comme un mal nécessaire.

Si nous le supprimions, nous risquerions de tuer tous les petits clubs et le football a besoin d'eux pour vivre normalement.

Quand un grand club prend un joueur à un petit, il est juste que ce dernier reçoive une indemnité compensatrice.

Si on appliquait immédiatement le contrat à temps, cette indemnité serait supprimée et bien des clubs seraient obligés de déposer leur bilan. »

Jean CHIARINY

Président de Nîmes Olympique

A BAS LE TRANSFERT VIVE L'ÉCHANGE !

« Comment, dans ma position, voulez-vous que je sois pour le transfert ? Je suis forcément contre. Son prix trop élevé occasionne des frais énormes que très peu de clubs peuvent supporter.

Le football français vit en général sur un trop grand pied. Presque tous les clubs sont déficitaires.

Le grand problème de notre football est celui du public. Si tous les clubs pouvaient tabler sur 25.000 à 30.000 spectateurs de moyenne, je raisonnerais sans doute autrement ; mais voyez les chiffres des dernières recettes de championnat pour certains clubs. Prenons le cas de Nîmes : nous avons peut-être refusé l'entrée à 20.000 personnes pour notre match contre Reims ; mais pour la rencontre suivante, qui comptait aussi pour le championnat de Division I, nous n'avons enregistré que 3.018 spectateurs !

D'autre part, le football national est guetté par des dangers qui se font de plus en plus pressants : la télévision des grandes rencontres, le championnat d'Europe dont on parle de plus en plus, les matches exceptionnels qui sont, j'en conviens, des spectacles très relevés. Le public choisit et se désintéresse du match local ; aussi, ne faut-il pas songer à une augmentation rapide du nombre des spectateurs.

Je proposerai donc une suppression totale des transferts pendant quelques années. Les clubs devraient vivre avec les joueurs qu'ils ont, ceux qu'ils forment ou ceux qu'ils peuvent échanger. Je suis très favorable à cette politique d'échange. A Nîmes, par exemple, nous avons trois demis qui ont été internationaux juniors : Noël, Busto, Garnier. Trois demis, c'est trop pour nous ; mais un club qui a, peut-être, deux ailiers gauches ou trois inters droits, pourrait nous échanger un ou deux de ses joueurs contre les nôtres.

Je sais bien que des clubs cèdent leurs joueurs pour joindre les deux bouts et que d'autres se portent acquéreurs en espérant tenir les plus grands rôles du championnat.

Nîmes qui est un club moyen de ville moyenne, ne peut suivre une politique de transfert, celle-ci ne serait pas payante.

Or, les gestions saines demeurent la base du professionnalisme. »

Pierre BEHR

Président du F.C. Grenoble

LE TRANSFERT N'EST PAS L'ESCLAVAGISME

« Des transferts, il faut bien qu'il y en ait. S'ils étaient supprimés, de nombreux clubs de Division II ne pourraient pas vivre.

Les prix en sont élevés, cependant, et comme peu de clubs ont de l'argent, je crois que l'échange de joueurs est en général préférable au transfert réel.

Je sais bien que le principe du transfert est incriminé. Cependant, on ne transfère pas un joueur contre sa volonté. Lorque l'on parle donc d'esclavagisme, la formule est tout de même osée.

Dernièrement, lorsqu'il s'est agi d'examiner la situation de mes joueurs, je les ai tous réunis et leur ai dit : « je ne veux conserver personne, mais je désire garder tout le monde ; dites-moi ceux qui pensent rester à Grenoble et ceux qui désirent s'en aller ». Quelques-uns m'ont répondu : « nous aimerions aller gagner un peu d'argent ailleurs ». Je leur ai dit : « c'est votre droit le plus strict ». Je pense que tous les présidents parlent et agissent comme je le fais. »

LES JOUEURS

Roger MARCHE

R.C. Paris

ET LA PART DU JOUEUR ?

« Puisque j'ai passé 35 ans, je suis maintenant libre et la question de transfert me concerne peu, aussi puis-je parler en toute liberté d'esprit.

Le système actuel me paraît bien moins bon que les solutions adoptées précédemment. Pourquoi ne rien donner au joueur ? C'est tout de même sa valeur que l'on transfère. Aussi lorsque l'on accordait un pourcentage de 10% au joueur, cela me paraissait normal.

Pour deux raisons : la première, le joueur y trouvait son compte ou à peu près ; la deuxième, c'est que inconsciemment, le dirigeant ne veut pas faire trop grosse la part du joueur — je comprends que donner 6 millions par exemple sur un transfert de 60 resterait sur l'estomac de quelques dirigeants — ainsi les transferts n'atteindraient pas les sommes astronomiques, où ils semblent vouloir monter cette saison.

Je crois que les dirigeants sentiraient — ou s'en tireraient — si l'ancien procédé était adopté à nouveau, bien mieux qu'actuellement.

Avec les cours pratiqués en ce moment, les petits et les moyens clubs n'ont pas la possibilité de se renforcer. Comment le feraient-ils puisqu'avec leurs recettes, ils ont déjà beaucoup de mal à joindre les deux bouts. »

François HEUTTE

R.C. Paris

LIBERTE AU JOUEUR

« Les transferts sont trop élevés par rapport à la richesse du football français et par rapport aux possibilités financières des clubs français gui ne peuvent se payer des joueurs à 40 millions.

Les dirigeants à mon avis ne sont pas raisonnables.

D'autre part, le système actuel n'est pas bon. Je suis pour le contrat à temps (cinq ans par exemple) et je suis contre le contrat a vie.

Si le joueur veut changer, il rachète son contrat et le club n'est pas perdant. A condition bien sûr que le joueur n'abuse pas.

J'estime que le joueur fidèle n'est encore pas assez récompensé. »

Paul SAUVAGE

Stade de Reims

COMME UN ENTRAINEUR

« Les prix des transferts sont évidemment exorbitants et les clubs ne sont pas raisonnables de vivre et de dépenser au-dessus de leurs moyens.

Le système du contrat à vie est inconcevable. Comment un employé peut-il être prisonnier jusqu'à la fin de sa vie ?

Pourquoi le joueur n'est-il pas — comme l'entraîneur — lié par un contrat à temps ? Tout marche très bien pour les entraîneurs. Tout marcherait aussi bien chez les joueurs. »

Thadée CISOWSKI

U.S. Valenciennes

LE TRANSFERT EST UNE NÉCESSITE, MAIS...

« Je ne suis pas contre le transfert. Je pense même que dans l'état actuel des choses, c'est une nécessité. Il y a des clubs qui ont de gros moyens et pas de joueurs, d'autres qui ont de petits moyens mais quelques bons joueurs : il est normal que les petits soient indemnisés quand ils cèdent leurs joueurs.

Prenez mon cas. J'ai joué à Metz durant six ans et après ces six années j'ai été transféré en battant même le record de l'époque. Eh bien je trouve normal que Metz m'ait cédé pour un bon prix : il se séparait d'un de ses joueurs qui lui aurait sans doute rendu de grands services et qu'il avait payé durant six ans.

Dans le nouveau règlement un point me chiffonne : pourquoi un joueur qui reçoit les mêmes conditions que l'an dernier ne peut-il demander à être transféré ? Cela se conçoit pour un vieux joueur comme moi ou un joueur dont la valeur diminue, mais que doit penser un jeune ? Prenons Chorda qui fut international dans l'année et Herbin qui battra peut-être le record des transferts s'il quitte Saint-Etienne. La valeur de ces joueurs a augmenté durant cette saison. Leurs clubs peuvent-ils les retenir en bloquant ainsi leur salaire ? Ce n'est pas juste.

Il fut un moment question du contrat à temps ; je regrette qu'on ne l'ait pas adopté. Je pense qu'un contrat de trois ans serait raisonnable. Au début de ce contrat on peut voir si on a la possibilité de se faire une position sociale, d'ouvrir et de faire prospérer un commerce par exemple. Alors qu'avec le système actuel, on se demande chaque année de quoi la prochaine sera-t-elle faite.

Peut-être éviterait-on aussi ces bruits de transfert qui commencent à courir parfois deux mois avant la fin du championnat et qui troublent l'esprit d'une équipe. »

RAYMOND KOPA

Stade de Reims

CONTRAT A TEMPS

« Je suis partisan du contrat à temps : deux ans trois ans puis ensuite la liberté pour le joueur. Je prends mon cas personnel : j'ai un contrat, je m'en trouve bien. Je pense que c'est la bonne formule. »

LES JOURNALISTES

LOUIS MISTRAL

Chef de la rubrique football de « Paris-Jour »

PENSONS AU SPECTATEUR

Depuis la création du football professionnel, les mutations ont toujours défrayé la chronique sportive. Chaque année, un ou plusieurs transferts notoires sont enregistrés, accompagnés de chiffres dont on constate toujours l'inéluctable progression. Ces dernières saisons surtout, la Bourse du football a enregistré un véritable « boom ». Malheureusement, cette valse des millions n'a pas eu pour contre-partie heureuse de provoquer le progrès escompté de la technique et les finances de nos clubs n'en sont que plus mal équilibrées.

Aux 27 millions de Chiarelli, vinrent s'ajouter les 32 millions de Bonnel donnés par Valenciennes, les transferts de l'ordre de 20 millions étant... monnaie courante. Cette année, il semble bien que tous ces chiffres doivent être encore dépassés. Herbin, Sauvage, Heutte, Van Sam, Artelesa (hier encore amateur) pour ne citer que les principaux, ont fait l'objet d'une surenchère jamais atteinte jusqu'à ce jour.

Les estimations de chacun de ces joueurs dépassant 30 millions, on est obligé de reconnaître, quand on examine l'état des finances de la majorité de nos clubs, que tout cela n'est pas sérieux. Reims et le Racing mis à part, quel club français peut se permettre de telles acquisitions sans recourir à un mécène ? Or, le mécénat n'a jamais été une panacée en matière de football et les expériences antérieures l'ont bien prouvé. Il est donc grand temps que la Ligue nationale réagisse et édicte un règlement qui, non seulement limitera le chiffre des transferts, mais laissera également aux joueurs une liberté un peu plus grande de disposer d'eux-mêmes.

Le dernier paragraphe ajouté aux statuts du joueur professionnel laissant celui-ci complètement sous la férule de ses patrons ne s'imposait pas. On sait que les avantages monétaires dont bénéficient les footballeurs sont loin d'être en balance avec le montant exact du transfert. C'est pourquoi il faut remédier à cet état de chose si l'on ne veut pas que notre marché du football ressemble de plus en plus à une foire d'empoigne. D'autant plus que toutes ces dépenses astronomiques, repétons-le, ne s'accompagnent d'aucun progrès compensateur sur le plan sportif, le seul, au fond, qui intéresse le spectateur, auquel il faudrait bien penser un peu de temps en temps, ne serait-ce qu'en raison de son rôle devant les guichets.

Jean ESKENAZI

Directeur des sports à « France-Soir »

SENTIMENTALITÉ QUI S'EXERCE A TORT

Le système du transfert n'est pas si mauvais et je crois que la sentimentalité du public s'exerce à tort contre ce principe. On va jusqu'à parler d'esclavage, c'est aller beaucoup trop loin. Est-ce que l'opinion s'émeut autant lorsque les P.T.T. déplacent un de leurs commis de Dunkerque à Nîmes ?

Je pense qu'il faut s'en remettre à la sagesse des dirigeants. Bien sûr, c'est un peu la parabole de l'Enfant Prodigue, et plus un joueur est transféré, plus il a une chance de grossir son pactole. Il me semble qu'il faut tendre à offrir une garantie aux joueurs qui demeurent fidèles à leur club.

Georges BRIQUET

Directeur des services sportifs de la R.T.F.

QUE LE PREMIER QUI NE L'A PAS FAIT LÈVE LA MAIN

On transfère dans tous les métiers, dans tous les domaines, depuis un temps immémorial.

Je n'aime pas beaucoup le mot « transfert », qui évoque davantage un déplacement d'argent qu'un déplacement de personne.

Cela dit, il demeure qu'on transfère les meilleurs ingénieurs d'une usine à l'autre. Et, dans leur nouvelle situation, les ingénieurs trouvent des appartements meilleurs, une petite maison, voire une voiture.

On transfère dans l'armée, et cela comporte généralement une montée en grade.

On transfère dans les orchestres où les grands musiciens font prime.

On transfère dans les grandes maisons d'automobiles quand il s'agit de pilotes de voitures de course.

On transfère dans les hôtels et les grands restaurants où les chefs cuisiniers savent faire leur beurre.

On transfère dans la boxe où les managers sont moins désintéressés que les directeurs sportifs.

On transfère en basket, en cyclisme, en hockey sur glace, en rugby où cela s'appelle pudiquement « mutation ».

Pourquoi donc ne transférerait-on pas en football ?

Il y a toute une éducation à faire. Par exemple, le transfert de Brigitte Bardot chez l'étonnant Georges Clouzot est une bonne affaire ; mais le transfert de Kopa est un scandale.

Et pourtant !

D'ailleurs, on peut faire une observation extrêmement curieuse : ce sont les villes, les provinces, nouvellement venues au football, comme Limoges, qui comprennent le mieux la nécessité des transferts et des tractations financières.

Elles savent qu'une équipe moderne se monte et se démonte, s'achète et se revend.

Les villes où le passé du football s'apparente à son histoire la plus ancienne ont, au contraire, gardé une nostalgie — au demeurant sympathique — de leur grandeur d'autrefois, de leurs traditions, de leurs grands amateurs et de leurs mécènes.

Les problèmes nouveaux les effraient davantage que ceux qui entrent tout de go dans le monde moderne, dans lequel doit vivre le football.

Oui. il ne faut pas oublier que le football, par son évolution, sera toujours un jeu moderne.

Il ne faut donc pas s'affoler de le voir évoluer dans un monde moderne.

D'ailleurs, le jour où, au lieu de publier la recette brute des matches on en publiera le décompte, le public se rendra mieux compte des difficultés des clubs.

Il pourra même s'amuser à faire des bilans.

Et c'est alors que les plus « rouspéteurs » se rendront compte qu'ils ne pourraient pas gérer un club sans avoir recours aux transferts.

J. FORESTIER

Chef des services sportifs d' « Europe 1 »

TROIS PERIODES

Nous partons d'abord du principe que l'indemnité de transfert est une chose normale et légitime, car dans beaucoup de professions, lorsque l'on quitte son employeur, on peut être appelé à lui verser une [...].

Cette chose étant admise, quel est le but du transfert ? Vis-à-vis du joueur, lui permettre de tirer le meilleur parti de ses qualités : pour les clubs, donner la possibilité à ceux qui forment ou améliorent des joueurs de défendre leurs intérêts.

Comment peut-on atteindre ces différents buts en diminuant au maximum les possibilités de conflit ? En laissant la plus grande liberté possible en ce qui concerne la fixation du montant des salaires par libre discussion entre les parties, avec tout de même un minimum au-dessous duquel un joueur ne peut plus décemment être considéré comme un professionnel. Mais arrivons-en aux cas précis qui sont posés au moment du renouvellement des contrats.

Je crois que l'on pourrait prévoir une opération en trois temps.

Pendant la première période les clubs essaient de se mettre d'accord avec les joueurs qu'ils veulent conserver. Pour tous ceux avec lesquels ils tombent d'accord, les contrats sont envoyés à la Ligue Nationale qui les homologue et indique la liste de tous les autres joueurs qui sont alors placés sur la liste des transferts. Deuxième période : ces clubs intéressés par ces joueurs prennent contact avec les intéressés et les dirigeants du club qu'ils veulent quitter. Là aussi accord de gré à gré, sanctionné par un contrat envoyé à la Ligue et homologué. A la fin de cette seconde période, on dresse une nouvelle liste, celle des joueurs pour lesquels aucun contrat n'a été signé. Cette liste est communiquée à tous les clubs. Pour tous ces joueurs les clubs sont appelés à faire des offres sous enveloppe cachetée adressée à la Ligue, selon le principe des soumissions que l'on fait lorsque par exemple une administration procède à l'adjudication d'un marché.

Lorsque cette troisième période est close, les enveloppes sont ouvertes en présence des intéressés. Pour chaque joueur, c'est l'offre la plus élevée qui l'emporte et le joueur comme le club sont obligés de l'accepter, car ils en ont pris le risque en ne se mettant pas d'accord lors des deux premières phases, d'être obligés d'accepter finalement des conditions moins intéressantes que celles qui leur avaient été proposées initialement. Une fable de La Fontaine, dont le héros est un héron, a parfaitement défini cette situation.

Il est bien évident que ce système a, lui aussi, des inconvénients. Il serait trop long de les étudier tous ici. mais je suis prêt à discuter de la question avec tous ceux qu'elle intéresse.

NOS CONCLUSIONS

La notion de transfert des joueurs est pleine de contradictions.

Interrogez les 40 présidents de clubs pros, vous n'en trouverez sans doute pas deux qui auront la même optique et les mêmes arguments pour la défendre. Vous trouverez quarante nuances sur un éventail qui ira du : « les transferts ou la mort » du bon président sétois Louis Michel, jusqu'au « le contrat léonin tend à fermer la porte à tout transfert » du droit président parisien André Dehaye, en passant par le « vive les échanges » du nîmois Jean Chiarini.

La contradiction la plus choquante dans le régime français est la répartition du transfert : tout pour le club (350.000 NF parfois) et rien pour le joueur (si l'on s'en tient au règlement). Cette impression fâcheuse donne à penser que le football est revenu au temps de la féodalité. Elle est encore accentuée par cette clause ahurissante applicable depuis cette saison : si un joueur se voit offrir un salaire au moins égal à celui de la saison précédente, il ne peut demander son transfert ; autrement dit, il est lié à son club jusqu'à ses 35 ans, QUELS QUE SOIENT SES PROGRES, par un salaire fixé une fois pour toutes.

Nous croyons saisir la pensée du législateur.

Celui-ci s'est déclaré en faveur de la limitation des transferts pour trois raisons au moins :

1° Il a constaté que les clubs se ruinaient par la pratique de transferts trop élevés ;

2° Il pense que le football ne gagnera des spectateurs — qui sont sa seule richesse — qu'à une condition : si ses équipes font preuve de stabilité ;

3° Il ne veut pas que le football français soit dominé par quelques clubs riches et puissants, comme l'est le football espagnol par le Real Madrid et Barcelone.

C'est pourquoi il se rallie implicitement à la thèse de MM. Chiariny et Behr : les échanges de joueurs.

Mais le principe même des transferts, des échanges de ce « matériel humain » n'est-il pas condamnable ?

Nous vous donnons par ailleurs le texte du contrat que signe un joueur professionnel ou semi-professionnel. Lorsque celui-ci appose sa signature au bas de la feuille, il sait qu'il se lie jusqu'à 35 ans et devra, jusqu'à cet âge, subir les aléas de la profession. Le club pour lequel il s'engage, il l'a choisi librement et il sait - l'histoire le prouve - qu'aucun joueur n'est transféré sans son consentement. S'il veut un jour quitter son club malgré celui-ci, il pourra en appeler devant une juridiction de la Ligue : Césari, Bonvin, Devlaminck... sont passés par là et ont eu finalement gain de cause. L'indemnité de transfert est en quelque sorte un dédit - que paie le club acquéreur - pour un contrat qui n'est pas intégralement rempli. Il n'y a pas lieu de crier « à l'esclavagisme ! ».

Cependant, il semble qu'un jour ou l'autre, il faudra, dans cette profession particulière où le footballeur se rattache plus à l'artiste qu'au fonctionnaire ou à l'ouvrier, en venir au contrat à temps, très peu en cours actuellement, car la notion « capital-joueurs » prime dans la majorité de nos clubs qui vivent de mécénat. L'application immédiate du contrat à temps créerait sans doute de graves perturbations ; mais on devrait commencer au plus tôt sa mise en place. Les régimes transitoires seront sans doute délicats ; cependant, à la longue, quand le système fonctionnera bien, chacun s'apercevra qu'il n'est pas plus onéreux que l'actuel pour les clubs, que les « petits » pourront peut-être encore vivre de transferts - qu'on appellera « dédits » — si un « grand » leur enlève la deuxième année — ou la troisième, ou la quatrième - un joueur qui sera lié à eux pour cinq ans et qu'enfin, la dignité du joueur s'en trouvera affermie.

Merci à Football Magazine (1960) pour l'article et à Roland pour les scans.


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